Interview : Nathalie Lesage


Julie Miville-Dechêne : la voix du Québec à l'UNESCO


mercredi 24 mai 2017
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Établir une solidarité universelle, intellectuelle et morale de l'humanité : cette généreuse mission est celle de l'UNESCO. Un ambitieux programme de paix auquel contribuent aujourd'hui 195 États membres. Quelle voix y fait entendre le gouvernement du Québec? Pour le savoir, nous avons rencontré Julie Miville-Dechêne, sa représentante à la Délégation permanente de l'UNESCO. Une femme « aux sept vies », connue pour bien faire valoir et défendre ses dossiers.




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 ParisMontréal : Vous qui avez été journaliste, ombudsman, présidente du Conseil du statut de la femme au Québec, comment abordez-vous vos nouvelles responsabilités, bien différentes de celles qui ont jalonné votre parcours professionnel ?

Julie Miville-Dechêne : Je suis privilégiée de représenter le Québec à l'étranger. C'est une grande marque de confiance, car je ne suis pas diplomate de carrière. C'est un monde nouveau pour moi, très formel, dont j'apprends les codes. Rien n'est en ligne droite. Pour avoir de l'influence, il faut comprendre le fonctionnement complexe de cette agence, se faire des contacts, connaître les bonnes personnes aux bons endroits pour promouvoir ses dossiers... C'est très différent du journalisme où notre valeur dépend beaucoup de notre rapidité à vulgariser un sujet pour le grand public. Une même qualité est toutefois demandée, la capacité de communiquer pour faire valoir les points de vue du Québec. Et ce dans un contexte où le rôle des diplomates évolue en raison de l'utilisation des médias sociaux. Je nourris régulièrement mon compte Twitter par exemple (@MivilleJ), depuis l'époque où j'étais ombudsman à Radio-Canada. Les enjeux de l'UNESCO sont toutefois difficiles à résumer en 144 caractères ! Quand je dirigeais le Conseil du Statut de la femme, les questions d'égalité femmes-hommes étaient plus faciles à transmettre dans les médias sociaux, l'intérêt plus immédiat, car tout le monde avait une opinion. Mais quand il est question de politiques éducatives, de pays en développement ou de développement durable, en vulgariser les enjeux devient un vrai défi.
  
PM : Pour bien comprendre son rôle, quels exemples de réalisations marquantes de l'UNESCO peut-on donner à nos lecteurs ? 
 
JM-D : Quand on pense UNESCO, pour peu qu'on suive l'actualité, on pense tout de suite au classement de sites au patrimoine mondial de l'humanité. Un « label » prestigieux, en même temps qu'un formidable outil de marketing, imaginé par l'Organisation. L'obtenir passe par un parcours complexe et exigeant. La constitution d'un dossier pourra prendre des années. Rien pourtant n'entame la motivation des candidats à cette reconnaissance des plus beaux sites naturels ou construits. D'abord pour le prestige qu'elle apporte, ensuite pour les retombées touristiques. Nous avons deux sites inscrits au Québec : la ville de Québec et le Parc de Miguasha en Gaspésie, grâce à ses fossiles remarquables. De son côté, Denis Coderre, maire de Montréal, a récemment dit qu'il songeait à présenter la candidature du Mont-Royal, la colline qui domine la ville.
 

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La ville de Québec est inscrite au Patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1985.
  
PM : Quelles autres initiatives « unesquiennes » peut-on citer ?

JM-D : Celle d'Irina Bokova, directrice générale de l'UNESCO, qui a récemment donné une meilleure visibilité à la question de la nécessaire protection des sites patrimoniaux en temps de guerre. Ou encore la démarche, plus modeste, de Brigitte Alepin, une fiscaliste québécoise bien connue. Elle est venue me voir pour me présenter un projet très touchant. D'origine syrienne, elle a souhaité agir face à la situation tragique que traverse le pays. Ce qu'elle a fait, à la hauteur des ses moyens, en produisant une émission de radio diffusée en Syrie et destinée aux enfants victimes du conflit. « Radio Dodo » leur propose ainsi quotidiennement une heure de chansons en français et en arabe. Elle a obtenu le sceau d'approbation de la Commission Canadienne de l'Unesco, ce qui lui ouvre des portes. Cela reste un projet modeste, mais il s'inscrit pleinement dans notre mandat. 
 
PM : Parmi les différents programmes liés à la mission de l'Unesco, sur lesquels le Québec s'implique-t-il particulièrement ? 
 
JM-D : Nous n'intervenons dans un projet que si nous nous sentons interpellés ou s'il s'agit d'une priorité. L'éducation est ainsi l'un des dossiers clés du Québec à l'Unesco parce que c'est une compétence de juridiction exclusivement provinciale. En ce moment, par exemple, on cherche à s'entendre sur des indicateurs communs pour mesurer et comparer la qualité des apprentissages dans tous les pays du monde. Le Québec possède une expertise sur le sujet et a des intérêts à défendre. Les droits des Lesbiennes, Gays, Bisexuels et Transgenres (LGBT) sont une autre priorité. Une question très délicate et controversée, sachant que pour certains des 195 pays siégeant à l'Unesco, la simple question de l'égalité femme-homme est déjà difficile... Imaginez alors celle des LGBT ! Transmettre des valeurs de non-discrimination et d'inclusion dans les programmes éducatifs nous semble une bonne piste pour trouver des consensus. Il faut savoir identifier les bonnes stratégies et éviter la confrontation si l'on veut changer les mentalités. La culture aussi est un sujet important ! Notre survie comme peuple francophone en Amérique du Nord dépend de notre épanouissement culturel. Le gouvernement du Québec, mais aussi ceux du Canada et de la France, ont été des acteurs clés dans l'adoption de la « Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles ». Elle décrète que la culture n'est pas un produit commercial comme un autre et qu'elle est exclue des accords de libre-échange. Chaque gouvernement, chaque état a ainsi le droit de subventionner sa culture comme il l'entend, en vertu de « l'exception culturelle » voulue par cette convention citée dans l'Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l'Union Européenne.
 
PM : Réunir 195 pays à une même table pour valider une décision, cela ressemble-t-il parfois à une mission impossible ? 

JM-D : Personnellement, je crois à la diplomatie multilatérale qui accorde une voix aux plus petits pays. Au comité exécutif, Haïti et l'Albanie côtoient ainsi la Russie et l'Allemagne et la plupart des décisions sont prises par consensus. C'est une gouvernance très exigeante d'où des discussions prenant parfois du temps. Il faut beaucoup de négociations de corridors, pour finir par s'entendre sur le choix des mots, des énoncés, des priorités. L'Unesco souffre par ailleurs d'une grande politisation des débats, un des sujets minant l'organisation étant le conflit israélo-arabe. De fait, les États-Unis ont retiré leur financement, comptant pour un tiers du total alloué à l'Organisation, quand la Palestine y a été admise. 
 
 
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Le siège de l'UNESCO à Paris, et sa "Silhouette au repos" du sculpteur britannique Henry Moore. 
 
PM : Vous êtes-vous fixé des priorités durant votre mandat ? 
 
JM-D : Je dois avant tout défendre les valeurs et les intérêts du Québec, mais en même temps j'essaie de voir comment je pourrais contribuer aux travaux de l'Unesco. La gouvernance de l'Internet m'intéresse particulièrement. Que peut-on faire par exemple, sans tomber dans la censure, pour que les contenus en ligne ne contribuent pas à la radicalisation menant à la violence ? Des initiatives sont prises dans ce sens. Un projet de loi a été présenté au Sénat français pour créer un poste national d'ombudsman du web, afin de servir de médiateur entre les fournisseurs, l'État et les internautes. Évidemment, c'est une démarche qui m'interpelle puisque j'ai moi-même été ombudsman. L'Unesco est le lieu idéal pour avoir des discussions sur ces enjeux complexes touchant à la liberté d'expression et sur lesquels existent des divergences profondes entre les pays sur la voie à suivre. Je souhaiterais également que l'UNESCO améliore sa façon de communiquer, sujet, comme vous le savez, cher à mon coeur. Il y a là un véritable défi. L'Unesco, avec environ 1 400 fonctionnaires en plus des délégations des pays membres, est une immense institution qui produit des montagnes de documents, pas toujours faciles à comprendre, car usant d'une langue « onusienne » bien éloignée des réalités quotidiennes des citoyens. Cette difficulté, l'Organisation en est tout à fait consciente, particulièrement à une époque où la communication est vitale. Il faut donc trouver les moyens de mettre en lumière les programmes, les innovations, les « bons coups » de l'Unesco, de façon à ce que les contribuables, la population, voient concrètement à quoi sert la diplomatie multilatérale. 
 
 
PM : L'accord entre les gouvernements du Canada et du Québec autorisant ce dernier à rejoindre l'Unesco, stipule que les deux exécutifs « se concerteront sur tout vote, toute résolution et tout projet d'instrument international » élaborés sous l'égide de l'Organisation. Comment se passe au quotidien cette collaboration ?
 
JM-D :
C'est d'abord unique comme situation. En même temps qu'une belle victoire diplomatique du Québec ! La transparence est essentielle. Les représentants du Canada et du Québec doivent échanger sur ce qu'ils font, le Québec pouvant choisir ses priorités.  Le temps de parole est partagé entre ma collègue ambassadrice, madame Élaine Ayotte, et moi-même. Chacun a ses objectifs, mais nous collaborons étroitement. On se rencontre chaque semaine, on travaille côte à côte et ça marche bien, depuis 10 ans maintenant ! Michel Audet aujourd'hui Délégué général du Québec à Bruxelles et qui fut le premier représentant du Québec à l'Unesco aura largement contribué à défricher le terrain.

PM : Quels principaux enseignements peut-on tirer de la Conférence Internationale de l'Unesco « Internet et la Radicalisation des Jeunes : prévenir, agir et vivre ensemble », qui s'est tenue l'an passé à Montréal ? 
 
JM-D : Je dirai l'idée que le Québec peut contribuer à trouver des pistes de solutions, dans un enjeu brûlant d'actualité qui interpelle le monde entier et constitue une menace sérieuse à notre sécurité. Bien que nous soyons beaucoup moins touchés que d'autres territoires par la radicalisation menant à la violence, nous avons déjà commencé à faire de la prévention, très sérieusement. Cette conférence, dont le Québec a été maître d'oeuvre, a donc mis en lumière ces bonnes pratiques. Elle a permis à des experts, des femmes et des hommes politiques, de partager leur savoir sur le sujet. L'évènement a rencontré un franc succès. La couverture de presse a été excellente, nous donnant de la crédibilité sur un enjeu fondamental de société. À présent, l'un de mes mandats est de tenter de faire adopter par l'Unesco « l'Appel de Québec », un texte inspirant qui invite les citoyens et la communauté internationale à agir pour combattre et prévenir la radicalisation. 
 
PM : Au Québec, vous avez pendant cinq ans présidé le « Conseil du statut de la femme ». D'après votre expérience, en quoi la question de l'égalité des genres diffère-t-elle entre la France et la Belle Province?
 
 JM-D : Certaines choses m'ont frappée lorsque je suis arrivée en France. Sans poser de jugement de valeur, je constate des différences importantes dans les lois et les mentalités. L'un des exemples les plus parlants est la question du nom. Au Québec, depuis la réforme du droit familial de 1981, les femmes gardent, juridiquement et à vie, leur nom de jeune fille. En France, en se mariant, et tout en ayant le choix, elles prennent encore régulièrement le nom de leur mari. La tradition est plus forte ici. Autre exemple : les congés parentaux sont plus généreux au Québec qu'en France. Pour autant, je ne prétends pas que le Québec soit un modèle absolu. La France a des lois sur la parité dans les lieux de pouvoir que nous n'avons pas. Les partis politiques français doivent présenter autant de femmes que d'hommes candidats, ce qui n'est pas le cas chez nous. Toujours selon la loi, en 2017, les grandes entreprises privées françaises doivent avoir 40 % de femmes dans leur conseil d'administration. On n'y est pas encore, mais ce sont là des objectifs ambitieux et audacieux, sachant que les mêmes entreprises au Québec comptent seulement 20 % de femmes.  
 
PM : Quels sont en 2017, les principaux enjeux auquel l'Unesco doit faire face ? 

JM-D : Nous sommes je crois, tous sont conscients qu'il faut réformer cette agence pour la rendre plus transparente, plus efficace. L'efficacité de l'Unesco a récemment fait l'objet d'un rapport très critique publié par la Grande-Bretagne qui retient sa cotisation annuelle pour faire pression sur l'Organisation. Cela crée un vrai climat d'incertitude qui s'ajoute au manque de financement. Mais même si elle n'a pas toujours les moyens de ses ambitions, l'Unesco demeure porteuse d'une mission extraordinaire : contribuer à la paix dans le monde par le dialogue entre les Nations sur la culture, l'éducation et la science.
 


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